Dans les mouvements d’éducation populaire, les mots ne sont jamais neutres. Ils traduisent une vision de l’homme, fixent un rapport d’autorité et orientent toute la pédagogie de terrain.
En parcourant les archives officielles et les premières éditions de nos manuels techniques, un détail frappe le lecteur averti : les termes utilisés dans les années 1950 et 1960 ne sont plus ceux que nous prononçons aujourd’hui.
La publication des Addenda et Corrigenda aux brochures fondamentales, notamment à la Brochure Technique N° 4 (Réunions et Activités) et à la Brochure Technique N° 6 (Organisation Générale du Mouvement) a marqué un tournant historique dans notre identité. Retour sur les raisons de cette grande réforme du vocabulaire officiel.
1. Du « Xavérien » au « Xavéri » : L’affirmation d’une identité propre
Le premier correctif imposé en tête des circulaires officielles stipule sans équivoque :
« Dans toute la brochure remplacer le terme « Xavérien » par « Xavéri ». »
Si le mot « Xavérien » renvoyait historiquement à un simple adjectif dérivé du patronyme de saint François Xavier, le terme « Xavéri » est devenu un nom propre, un titre d’engagement et un style de vie à part entière.
Ce glissement linguistique visait plusieurs objectifs :
- Unifier le langage au-delà des frontières linguistiques : Le terme « Xavéri » s’intègre avec une égale fluidité en français, en swahili, en lingala ou dans les autres langues d’Afrique centrale, évitant les lourdeurs de déclinaisons grammaticales étrangères.
- Consacrer le baptême communautaire : Dès les premiers mois qui ont suivi l’étape pionnière des Vijana wa Kristo en 1952, c’est l’appellation populaire directe « Xavéri » qui s’est imposée dans le cœur des jeunes et des fondateurs. L’Addenda n’a fait qu’entériner par écrit ce que la tradition vivante avait déjà adopté.
2. Bannir le mot « enfant » : Regarder le membre comme un jeune débout
Une autre consigne récurrente ordonnait de :
« Remplacer le terme « enfant » par « jeune » ou par « xavéri » lorsqu’il s’agit des membres de nos sections. »
Ce changement n’était pas une simple coquetterie de style : c’était une rupture pédagogique majeure avec le paternalisme de l’époque coloniale.
Traiter un garçon ou une fille d’« enfant » maintenait l’adhérent dans un statut passif d’assisté ou de mineur permanent. En imposant les termes « jeune » et « xavéri », le Père Georges Defour et les cadres formateurs affirmaient :
- La dignité et la responsabilité : Dès l’âge de 9 ans, le membre est considéré comme un acteur capable de réflexion, de discipline librement consentie et d’apostolat concret.
- Le respect réciproque : Le chef n’est pas un surveillant d’école primaire qui garde des enfants ; il est un aîné, un guide et un entraîneur fraternel qui marche aux côtés de jeunes en pleine ascension.
3. La refonte des branches : La fin des « Petits », « Grands » et « Aînés »
Dans les premières brochures, la classification des âges restait encore calquée sur des repères scolaires descriptifs. Les Addenda ont exigé une harmonisation stricte :
| Ancienne appellation (Manuels d’origine) | Appellation officielle réformée | Tranche d’âge & Foulard |
| Section des petits | Section des Joyeux | 9 à 12 ans (cravate verte) |
| Section des grands | Section des Ardents | 12 à 16 ou 17 ans (cravate rouge) |
| Section des aînés | Section des Rayonnants | 16/18 ans au mariage (cravate orange) |
| (Absente ou informelle) | Équipes de l’Anneau / UXA | Jeunes adultes mariés (Action Catholique) |
Pourquoi ce changement était-il indispensable ?
- Une pédagogie par l’idéal plutôt que par la taille : Les mots « petits » et « grands » ne définissaient qu’un gabarit physique. À l’inverse, Joyeux, Ardent et Rayonnant définissent une vertu d’âme et une mission spirituelle.
- Une dynamique de progression continue : On n’entre plus dans une classe d’âge par simple vieillissement biologique ; on entre dans un état d’esprit. Le Joyeux apprend le sourire et l’obéissance fraternelle, l’Ardent embrase son milieu par son zèle, et le Rayonnant éclaire son quartier par la maturité de sa charité.
4. Quel impact sur nos pratiques actuelles ?
Cette rigueur terminologique rappelle à chaque Chef d’Équipe (C.E), Chef de Section (C.S) et Chef de Groupe (C.G) que l’éducation passe d’abord par le respect du langage officiel :
- Dans les rapports et correspondances : Les registres paroissiaux et les fiches de camp doivent bannir les expressions obsolètes. On ne parle pas des « enfants de la paroisse », mais des Joyeux ou des jeunes Xavéri.
- Au rassemblement : Quand le chef commande, le vocabulaire précis affermit l’autorité. Un ordre clair, respectueux et fondé sur les termes du mouvement inspire une obéissance fière et volontaire.
- Dans la transmission : Former un stagiaire ou un aspirant chef commence par lui apprendre à nommer correctement les branches, les étapes et les frères avec lesquels il partage la route.
Les mots pour faire grandir
En rectifiant minutieusement chaque page de ses manuels fondateurs, le Mouvement Xavéri a bâti bien plus qu’un lexique : il a forgé un regard d’espérance sur la jeunesse africaine. Chaque fois que nous prononçons avec fierté le nom de « Xavéri », nous honorons cette volonté constante d’élever chaque jeune vers sa pleine stature d’homme libre et de chrétien apôtre.

